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Le commerce équitable Fairtrade/Max Havelaar comme catalyseur de développement de la filière café

L’ONG Max Havelaar France et le Réseau latino-américain et caribéen de commerce équitable des petits producteurs et travailleurs, ont commandité en 2018 une étude d’impact du commerce équitable Fairtrade/Max Havelaar auprès de producteur.rice.s de café dans le nord du Pérou.

Cette étude a été réalisée par Elise Bouëdron, étudiante de l’école d’ingénieur AgroParisTech, spécialisée dans l’analyse des facteurs de développement des territoires ruraux.

Elle repose sur un travail de terrain de 5 mois en immersion dans les communautés de caféiculteurs, et de plusieurs semaines de rédaction d’un mémoire de fin d’études et d’un article scientifique, présenté lors du Colloque International sur le commerce équitable de FairNESS Africa en avril 2019.

 

Des enquêtes approfondies indispensables pour comprendre la réalité des producteurs de café

La méthodologie utilisée est celle du diagnostic agraire : elle consiste à retracer les dynamiques de développement de la zone étudiée, d’en analyser leurs exploitations agricoles actuelles et leur environnement. Pour ce faire, une trentaine d’entretiens historiques et une cinquantaine d’entretiens technico-économiques ont été réalisés directement auprès des producteur.rice.s de café. Ils ont été ensuite complétés par des informations d’acteurs clés tels que des services agricoles locaux), ainsi que des recherches bibliographiques.

Trois grands groupes d’exploitations agricoles ont été modélisés selon la surface de production : exploitations de Grande Taille (2 à 6 ha/actif familial), de Moyenne Taille (1 à 2 ha/actif familial) et de Petite Taille (moins de 1 ha/actif familial), chacun de ces groupes comportant des producteur.rice.s certifié.e.s Fairtrade/Max Havelaar et des producteur.rice.s non-certifié.e.s.

Cette méthodologie a l’avantage de permettre une fine analyse de l’impact de la certification Fairtrade/Max Havelaar sur plusieurs années, et sur des indicateurs clés de réussite des exploitations agricoles, comme l’accès aux facteurs de production agricole (le foncier, la main d’œuvre et le capital), ou comme des indicateurs agronomiques (rendements, coûts de production) et économiques (valeur ajoutée, revenus familiaux).

Le Nord-Pérou, zone historique de production de café Arabica biologique et équitable

Le piémont andin de San Ignacio au nord du Pérou est une zone de selva alta, forêt tropicale d’altitude comprise entre 700 et 2300 m d’altitude. Le café arabica de qualité y est cultivé manuellement ; il est la principale culture de rente et occupe la quasi-totalité de la surface agricole. Il est cultivé en association avec des plantes vivrières les premières années de son développement (manioc, bananier plantain, maïs, etc.), puis en association avec des arbres d’ombrage (agroforesterie). Les familles élèvent aussi pour leur consommation propre des volailles, des cochons d’inde et/ou des cochons, nourris généralement au grain de maïs, à la banane plantain et au manioc produits sur l’exploitation. Dans les vallées, certaines familles peuvent faire de l’élevage bovin.

Alors que la filière café stimule la croissance et le développement de la région de San Ignacio des années 60 à 80, grâce notamment au gouvernement péruvien qui soutient les producteurs familiaux, la fin de l’Accord International sur le Café en 1989 et la libéralisation de l’économie péruvienne durant les années 90s font chuter les prix du café et mettent en faillite la plupart des coopératives péruviennes.

Cependant, l’arrivée de projets de développement en parallèle dans les années 90 permet à certains producteurs familiaux de renforcer leurs capacités techniques de production de café de qualité biologique, et de reformer des coopératives exportatrices et de les gérer.

L’association CENFROCAFE est créée en 1999 et comptait à ses débuts 220 familles membres. Les producteur.rice.s et gérants ont été formés à la production de café de qualité et biologique, ainsi qu’à la gestion associative, au travers un projet de développement financé par l’aide publique américaine. A cette époque, elle est la première organisation de producteur.rice.s du nord-Pérou à exercer une activité commerciale face à l’hégémonie des exportateurs privés.

A partir de 2004, CENFROCAFE obtient la certification biologique et réussit à vendre aux conditions Fairtrade/Max Havelaar quelques volumes de café à une coopérative exportatrice certifiée Fairtrade/Max Havelaar, située sur la côte Pacifique. En 2008, CENFROCAFE devient elle-même une coopérative exportatrice et obtient la certification Fairtrade/Max Havelaar. Elle parvient à augmenter significativement la part de sa production vendues aux conditions du commerce équitable Fairtrade/Max Havelaar (jusqu’à 70% des volumes certaines années), ce qui permet d’obtenir de meilleurs prix de vente pour les membres, une prime de développement conséquente pour investir dans les infrastructures et services, et de renforcer les capacités de gestion et gouvernance de la coopérative.

En 2018, CENFROCAFE est la 1ère coopérative de production et d’exportation de café du Pérou, et fait partie des 10 plus importants exportateurs du pays. Elle est aujourd’hui composée de 3000 familles membres qui cultivent en moyenne 3ha de café, pour une production totale annuelle de 15 000 tonnes de café vert. Grâce à son terroir et savoir-faire remarquables de ses membres, CENFROCAFE est un acteur péruvien incontournable du café biologique, équitable et de qualité : 30% de sa production est vendue comme café spécial de haute qualité. Les défis de la coopérative sont aujourd’hui d’assurer une bonne cohésion et gouvernance dans un contexte de croissance, ainsi qu’un niveau performant de services pour ses membres.

' De quelques caféiculteur.rice.s à la plus importante coopérative d’exportation de café du Pérou : vingt ans de développement vertueux.'

L’histoire de CENFROCAFE est un exemple remarquable de la capacité des petits producteur.rice.s à s’unir pour s’intégrer dans les chaines de valeur internationales et en tirer le meilleur parti pour assurer un développement équitable et durable de leurs communautés et territoires.

La renaissance des coopératives soutenue par la certification Fairtrade/Max Havelaar

Ces producteurs et leurs familles font partie aujourd’hui des catégories Grande Taille et Moyenne Taille présentées dans la méthodologie.

A partir de 2005, grâce aux certifications de commerce équitable Fairtrade/Max Havelaar et biologiques, ces nouvelles coopératives gagnent de nouveaux marchés et commencent à exporter directement, et non plus à travers d’un exportateur privé. 

La prime de développement Fairtrade/Max Havelaar a été essentielle à leur développement : toutes leurs infrastructures ont été financées en partie ou totalement par cette prime (centres de collecte, bâtiments administratifs, laboratoires d’analyse organoleptique, séchoirs collectifs, etc.). Aujourd’hui la quasi-totalité des coopératives ont ces certifications, en plus de certifications « durables » (Rainforest Alliance, UTZ), pour répondre à la demande des acheteurs.

Si au début des années 2000 les exportateurs privés sont plus compétitifs que les coopératives en terme de prix et de services au producteur, les coopératives parviennent progressivement à les surpasser grâce au nouveaux débouchés ouverts par la certification Fairtrade/Max Havelaar et à sa prime de développement. Aujourd’hui on observe donc un afflux de producteur.rice.s en provenance des programmes internes des exportateurs privés, vers les coopératives.

Des revenus plus élevés pour les producteur.rice.s certifié.e.s Fairtrade/Max Havelaar

Les enquêtes ont mis en évidence que les familles intégrées aux coopératives et programmes internes des exportateurs privés peuvent maintenir leur revenu au-dessus du seuil de survie (besoins annuels de base d’une famille dans la région d’étude pour l’alimentation, l’habillement, l’hygiène et l’éducation) avec leur seule activité agricole.

Leur revenu journalier représente désormais 1,3 à 4 fois le salaire journalier d’un ouvrier non qualifié dans la région, seule alternative au café pour la plupart des producteurs.

Par ailleurs, les familles membres de coopératives certifiées Fairtrade/Max Havelaar (environ 40% des producteur.rice.s de la région selon nos estimations) auront en moyenne un revenu agricole familial 15 à 50% plus élevé que des familles pratiquant un système de production équivalent dans un programme de qualité privé d’un grand exportateur (10% des producteurs de la région) certifié seulement agriculture biologique et « durable ».

Cela s’explique d’une part par des prix plus élevés proposés au producteur (grâce à une meilleure répartition de la valeur ajoutée entre producteur et organisme exportateur, et grâce à la part de contrats au prix minimum Fairtrade/Max Havelaar), et d’autre part par de meilleures performances agronomiques en termes de rendement et de qualité, qui peuvent être reliées aux investissements dans les formations agronomiques financées en totalité par la prime Fairtrade/Max Havelaar.

Enfin, si les certifications biologiques ou « durables » concernent aussi les exportateurs privés et ne permettent pas de garantir une plus juste répartition de la marge entre producteur et l’acheteur, la certification Fairtrade/Max Havelaar, en ne choisissant de certifier que les organisations de producteur.rice.s au sein desquelles la répartition est décidée de façon démocratique, permet aux producteur.rice.s membres de mieux profiter des gains de l’ensemble des certifications.

Des limites relevées et des recommandations pour le mouvement Fairtrade/Max Havelaar

L’étude a par ailleurs relevé certaines limites que la certification Fairtrade/Max Havelaar  ne parvient pas encore à endiguer. En effet, les producteur.rice.s de la catégorie Petite Taille (moins de 1 ha/actif familial) ne produisent pas de volume et qualité minimum pour pouvoir être membre d’une coopérative. Ils doivent donc compléter leur revenu agricole par du salariat journalier auprès des producteurs familiaux membres de coopérative. Par ailleurs, l’étude suggère de favoriser davantage la diversification agricole afin d’éviter d’être trop dépendant des cours du café et d’éviter la propagation de maladies dans les parcelles de caféiers.

Ces sujets font partie des travaux actuels du mouvement Fairtrade/Max Havelaar, à savoir la stratégie de mise en place d’un Revenu Minimum Décent, ou encore une meilleure prise en compte dans les Cahiers des Charges des Petits Producteurs de la main d’œuvre salariée et de la diversification agricole.

 

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Mémoire de fin d'étude : "Diagnostic agraire d'une région de piémont productrice de café au Pérou" par Elise Bouëdron